9 juillet 2019

Netflix veut bannir le tabac de ses productions. Mais foutez-nous la paix!

Le géant américain du streaming a annoncé qu'il allait bannir la cigarette de ses futures séries à moins que cela ne soit requis par les faits historiques ou par l'adéquation avec l'intrigue:
Netflix said that going forward, all new shows it commissions will exclude smoking and e-cigarette use, except for “reasons of historical or factual accuracy.” (Source)
 Cette annonce qui semble totalement anecdotique est en fait révélatrice du climat social ambiant. 


Aujourd'hui les méfaits du tabac sur la santé ne font plus aucun doute; de multiples études internationales démontrent le lien fort de cause à effet entre sa consommation et le développement de cancers. Prévenir les consommateurs et limiter l'accessibilité du produit, notamment auprès des plus jeunes, semblent de bonnes mesures de santé publique.

Pour autant, le réseau américain voit tout faux. Le magazine Variety accuse "les représentations de la fumée" d'être responsables d'un attrait puissant auprès du jeune public. Cette idée qui consiste à penser que le simple fait de voir une cigarette à l'écran renforce le degré de "coolitude" de la substance est aujourd'hui pourtant largement contesté. On sait - et cela risque d'en surprendre plus d'un - que les adolescents sont capables de faire la différence entre la fiction et la réalité; ils n'imitent ainsi pas bêtement et béatement tous les comportements à risque qu'ils voient sur internet et dans les séries télévisées. Ce n'est pas parce que l'on a suivi avec fébrilité La Casa de Papel que l'on projette pour autant de braquer une banque.

Au nom d'un certain hygiénisme moral, nous souhaiterions désormais corriger les vices de la société en les éradiquant des oeuvres artistiques. A l'image du Pape Pie, au XIXe siècle, qui, suivant sa volonté de restreindre la luxure de ses ouailles, fit émasculer les statues vaticanes et les orna de grotesques feuilles de vigne. La production artistique n'a pas besoin de ces élans de puritanisme, de ces tartufferies de la bien-pensance:
"Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées." Molière, Le Tartuffe, III, 2 (v. 860-862)
Si Netflix s'attaque maintenant à la cigarette, il y a fort à parier que ce mouvement ne connaîtra pas de limites: toutes les causes méritant un traitement égal.
L'art s'est toujours approprié les vices et les turpitudes de l'âme. On ne peut peindre la condition humaine en en représentant seulement les grandeurs et en omettant les bassesses. Pas d'héroïsme, sans la possibilité de la décadence.

Imagine-t-on enfin les plus grands chefs-d'oeuvres passés au crible de cette pudibonderie? Paris est une fête d'Hemingway sans alcool, Le Colonel Chabert de Balzac sans effusions de sang,  Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos en langage épicène, Les Misérables de Victor Hugo sans vol, Belle du Seigneur de Cohen sans adultère, les Demoiselles d'Avignon de Picasso rhabillées pour éviter le stupre, la série Breaking Bad sans métamphétamine, Le Parrain de Francis Ford Coppola sans chantage?

Le quotidien Le Temps a publié ce printemps la liste des 50 "meilleurs livres de langue française" depuis 1900 (il y en a plus de 60 dans les faits). Faites-le calcul, lesquels auraient survécu à cette nouvelle norme?

Je crois profondément à la force de l'éducation, à la nécessité d'accompagner les jeunes à la découverte des oeuvres. On ne prépare par les adolescents à la vie en leur masquant une partie de la réalité, mais en leur donnant les outils pour l'affronter.

J. Lovey
(Ces propos n'engagent que leur auteur)




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