26 juillet 2026

Genève, la guerre et les profits des négoces


La guerre est un fléau, mais pour certains elle s’avère être une occasion des plus rentables.

 

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, les marchés du pétrole et du gaz ont bondi, engrangeant des bénéfices historiques pour les négociants et producteurs de l'énergie. Aujourd’hui, lséquence se répéte : en février 2026, lorsque les frappes israélo-américaines ont visé l’Iran, les mêmes matières premières ont de nouveau atteint des sommets, récompensant une nouvelle fois les négociants et les compagnies pétrolières.

 

La Suisse, et Genève en particulier, se trouve au cœur d’unparadoxe. En abritant les sièges de nombreux négociants en matières premières, notre pays et notre canton bénéficient indirectement de ces profits exceptionnels, tantôt par le biais des salaires élevés, tantôt via les impôts locaux. Mais est-ce justifié ?

 

Il est vrai que les marchés fonctionnent par signaux. La volatilité des prix, qu’elle soit liée à une catastrophe naturelle ou à un conflit, incite normalement les acteurs économiques à réorienter leurs flux, à investir dans de nouvelles capacités et à rééquilibrer l'offre et la demande. Ce mécanisme, qui est celui d’un marché compétitif, est efficace pour modérer les extrêmes à moyen terme. 

 

Cependant, la guerre n’est pas une cause de fluctuation de marché comme les autres. Elle produit des victimes identifiables : des vies brisées, des infrastructures anéanties, des générations entières marquées psychologiquement.

 

La souffrance provoquée par les conflits dépasse largement les zones de combat. Les attaques contre l'Iran ont déjà accéléré l'inflation mondiale, menaçant la croissance prévue pour 2027. Des pénuries et des flambées de prix sont déjà rapportées en Inde, au Pakistan, en Indonésie, au Soudan et au Kenya. Les plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de s'adapter, sont les premiers et les plus durement touchés. La chute de la production d'engrais, due à la pénurie d'hydrocarbures, risque de compromettre les récoltes mondiales avant la fin de l'année.

 

Face à ce constat, une question éthique s'impose : lorsque des profits exceptionnels sont, même indirectement, liés à la violence d'une guerre, les bénéficiaires de ces gains ne devraient-ils pas contribuer à soulager les victimes ? Dans un monde juste, la redistribution des plus-values occasionnés parla guerre pourrait servir à compenser les souffrances engendrées.

 

La Suisse et Genève sont-elles prêtes à agir ? Nous anticipons d'ores et déjà des hausses fiscales liées à la conjoncture. Si nous ne sommes pas responsables du déclenchement des conflits, ne devrions-nous pas, du moins, considérer de consacrer une partie de ces recettes supplémentaires à l'aide humanitaire ou à des initiatives de prévention des guerres futures?

 

L'histoire montre qu’une taxe sur les bénéfices exceptionnels a plusieurs fois été imposé. Le Royaume-Uni l’a fait sur les bénéfices énergétiques en 2022 après l'invasion de l'Ukraine. L'Union européenne a suivi avec une « contribution solidaire » sur les combustibles fossiles. Les États-Unis ont eux aussi eu recours à ce type de mesures, comme en 1980 avec la taxe sur le pétrole brut.

 

Même en l’absence d’une imposition exceptionnelle, le revenu fiscal du canton et de la confédération en bénéficiera. Et si au moins une partie de ces recettes additionnelles était versée à un fonds international dédié ? Un fonds dont la gouvernance, inspirée par les principes humanitaires, serait confiée à des organisations comme la Croix-Rouge ou Médecins Sans Frontières. Sa mission pourrait être précise : aider les enfants dont la vie a été brisée par la guerre, ou plus large : soutenir la médiation et l'éducation à la paix. Compte tenu du rôle de la Suisse en tant que gardienne des Conventions de Genève, cette proposition n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire.

 

Ce n'est pas seulement la Suisse et Genève qui doivent se poser ces questions. Les négociants de Houston, Londres, Dubaï ou Singapour, ainsi que les producteurs de pétrole et de gaz de Norvège, du Canada ou des États-Unis, profitent tous de revenus accrus. La Suisse et Genève pourraient-elles, en tant que instances humanitaires, proposer un fonds international et rassembler des partenaires partageant les mêmes valeurs ?

 

La guerre ne devrait pas être une source de profit. Il est temps de transformer ces gains exceptionnels en actes de solidarité.


Par John Gault et Giacomo Luciani

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