28 avril 2020

Science et politique: deux logiques bien différentes

Jamais les conférences de presse du Conseil fédéral n’avaient à ce point intéressé la population. La télévision publique interrompt régulièrement ses programmes pour des interventions en direct de Berne (ça n’arrive que rarement en temps normal), les journaux en ligne diffusent des « suivis en continu » de la situation depuis près de deux mois. Ces conférences de presse sont devenues des rendez-vous cathodiques bien chorégraphiés: les conseillers fédéraux, Alain Berset en tête, annoncent leurs décisions et détaillent les mesures pour endiguer la progression du virus; puis, les scientifiques, parmi lesquels Daniel Koch dont le visage est devenu familier au pays entier, apportent une caution aux décisions politiques et répondent aux différentes questions techniques.

C’est ce duo complémentaire qui, dès le début, a permis à la Suisse de jouer une partition si bien rodée.
D’Alain Berset on attend la fermeté de celui qui décide, qui dirige; mais aussi la compassion de celui qui sait la rigueur des mesures qu’il impose à la population. Un mélange de nécessité implacable et de compréhension.
De Daniel Koch, on attend le raisonnement scientifique et l’émotion maîtrisée. Ce ton de l’homme de science qui a accumulé beaucoup d’expérience au fil de sa longue carrière et qui ne se laisse pas impressionner par les événements. Un certain flegme qui rassure. Il en a vécu d’autres.
A les voir se répartir les rôles si aisément, le politique et le scientifique semblent mener un pas de danse parfaitement synchronisé.

Or, les logiques qui les animent sont très différentes.

La politique ne craint rien tant que l’incertitude. Elle craint toujours de prendre une décision qui pourrait être rendue caduque par un événement mal calculé. Les hommes et les femmes politiques aiment pouvoir prendre des décisions qu’ils espèrent pérennes. Lorsque les événements leur donnent tort, la population crie au scandale, à l’incompétence, au manque de vision. Le politicien souhaite que chaque jour qui passe vienne montrer le bien-fondé des décisions qu’il a prise, vienne appuyer la vision qui est la sienne. Une partie de son travail consiste à paver l’avenir de certitude, à éliminer le doute.

Le scientifique, au contraire, vit dans l’impermanence, dans ce qui est mouvant. La crise du coronavirus l’a bien mis en lumière: la science progresse par tâtonnement, par petits pas. Chaque jour surgissent de nouvelles hypothèses qu’il s’agit d’interroger. Le cas d’un patient qui ne correspond pas à la description standard de la maladie implique que l’on explore de nouvelles pistes, que l’on remette en question les certitudes qui semblaient pourtant acquises la veille. Dans la démarche scientifique, l’erreur est un stimulus, un aiguillon qui va faire progresser la connaissance. De nombreuses découvertes sont le fruit d’une erreur, d’un écart minime à la norme qui ouvre un abîme. C’est d’ailleurs ainsi que Pasteur a découvert le vaccin contre la rage. La science se nourrit de l’erreur, car c’est ce qui la fait progresser. Le doute n’y est pas une faiblesse, mais une vertu.

Le doute, 5ème obstacle de la méditation pleine conscience - 12/21

Le doute est angoissant pour le politique, il est enthousiasmant pour le scientifique.

Ces deux visions si différentes, presque antagonistes, ont pourtant trouvé dans le duo que forment Alain Berset et Daniel Koch un équilibre. Science et politique semblent avoir trouvé ensemble un compromis bien helvétique. Et cela fonctionne! N’en déplaise aux éternels rageux et pseudo-experts des réseaux sociaux qui ont su se rendre insupportables depuis le début de la crise. Il faudra bien, malheureusement, leur consacrer un article à l’occasion.

L’exemple suisse nous enseigne que pour nous, citoyens, cela exige d’accepter que le message politique puisse receler quelques incohérences, que ce qui était vrai hier ne le soit plus forcément sous la même forme demain. Le Conseil fédéral se met ainsi toutes les semaines en danger, en prenant le risque de modifier ses ordonnances, d’infléchir sa politique, d’assumer d’éventuelles incohérences. Comme dans un voyage au long court, il y a un cap, mais de multiples inflexions de trajectoires peuvent rendre la direction peu lisible.

Finalement, le grand public doit également accepter que la science ne peut pas fournir des données définitives. Les connaissances sur le virus du mois d’avril ne sont plus exactement celles du mois de mars; si cela peut sembler déroutant, c’est en fait plutôt encourageant, cela veut dire qu’on a progressé, que notre degré de connaissance à augmenter.

Entre la science et la politique, nul besoin de choisir. Il suffit d’espérer que l’équilibre tienne.

J. Lovey

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