6 janvier 2019

Female power. Et si l’histoire était autre ?



La salle du Conseil National était pleine mais silencieuse, pourtant un bruit lancinant venant du dehors contribuait à mettre ses occupants sur les nerfs. Ce vacarme incessant durait depuis 9 heures et l’après-midi commençait à peine. La présidente de l’assemblée, Josiane Rey, prit la parole :
-Nous reprenons maintenant l’ordre du jour et passons au vote sur l’égalité salariale.
Un frémissement parcourut la salle. Le point sensible de la journée allait être abordé. La droite chatouilleuse sur cette question souhaitait un moratoire, la gauche réclamait à grand cris depuis des mois la prise en compte de la moitié de la population. Les débats furent houleux, pour ne pas dire vindicatifs. Elena Schmidt de l’UDC Grison déclara que les avancées en la matière étaient bien suffisantes, qu’après tout on reconnaissait dans la Constitution suisse l’égalité entre les sexes. À l’inverse la députée Verte Alice Loscher de Schaffouse contestait la moindre avancée sur cette question et affirmait même que le fait d’être doté d’un vagin ou d’un pénis classifiait directement les individus sous l’angle salariale. Pour la première fois, de mémoire suisse, personne ne quitta la salle du Parlement pour prendre un café ou écouter les lobbys économiques qui trépignaient d’impatience. 
Finalement la conseillère fédérale en matière de justice et police prit la parole. Elle présenta la position du Conseil Fédéral : « L’égalité salariale demeure la seule alternative face à un embrasement total de la société. » En écho de cette prémonition, le son vibrant des sifflets redoubla à l’extérieur, créant un climat d’angoisse palpable au moment des votes. Comme à son habitude, l’écran qui récapitulait les suffrages par partis et sections s’illumina en bloc vert et rouge parfaitement égaux. Toute l’assemblée parlementaire avait les yeux rivés sur le centre, le plus instable sur cette question et miraculeusement partagé en une moitié parfaite. Mais ce n’était qu’un leurre, la tradition de vote voulait qu’ils évoluent de manière libre en deux minutes, permettant plusieurs basculements à gauche comme à droite. Puis l’écran se figea : égalité parfaite. Comme par une ironie latente, rien ne départageait la gauche et la droite. Les responsables de chaque parti, conscients des risques, se levèrent subitement et se précipitèrent au bureau de la présidente. Un brouhaha immense se constitua autour de son pupitre, cette dernière, assaillie de toute part, frappa plusieurs fois avec force du plat de la main sur le bois polissé :
-Silence ! Le protocole rappelle qu’en cas d’égalité parfaite, la présidente de l’Assemblée peut départager le vote si tel est son choix. Je ne me laisserai influencer par aucune personne ici présente. Inutile donc de vous affairer en circonvolution. Retournez à vos places.
La tension atteignait son paroxysme. La présidente ouvrit le petit loquet qui camouflait trois petits boutons : un rouge, un blanc et un vert. Après une courte réflexion, elle en pressa un, invisible aux yeux de l’assemblée qui fixaient frénétiquement l’écran récapitulatif : ce fut le rouge qui apparut.


Un silence mortifère s’abattit alors sur les membres de l’assemblée : la droite comprenant presque qu’elle avait encore imposé son point de vue sur la question, la gauche sentant la partie lui échapper. Alors qu’un remous agitait enfin la salle, la porte du concierge général, sur la gauche de la salle, s’ouvrit précipitamment. Une foule désordonnée y entra, prévoyant visiblement de venger l’affront. Un tonnerre de sifflets retentit avec cette arrivée impromptue. Les bureaux furent vidés avec force de leur contenu, la marqueterie barbarement arrachée de celui de la présidente. La fresque du Lac des quatre cantons fut lacérée par des tags hargneux dont le slogan principal fut : à quand la fin des salaires genrés ?
A 19h30, les journaux nationaux annonçaient le sommaire de leur émission dont le premier point avait été doté d’un titre tape-à-l’œil : « Les masculinistes saccagent le Parlement. Plusieurs millions de francs de dégât. »

Jasmine Lovey

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