8 septembre 2018

Pas de visa chinois pour un journaliste du Temps, le Conseil fédéral se plie.

"Il ne s'agit que de commerce", J. Schneider-Ammann, Aargauer Zeitung
Les relations entre la Confédération helvétique et la Chine sont au beau fixe depuis plusieurs années. On se souvient de l’accord de libre échange inédit entre les deux pays, au nez et à la barbe de la plupart des pays européens. Les voyages réguliers de membres du gouvernement suisse en Chine et la venue sur nos terres de Xi Jinping pour une visite d’Etat exceptionnelle en janvier 2017 ont permis de sceller une relation commerciale forte.

Le conseiller fédéral Schneider-Ammann est en déplacement officiel dans l’Empire du Milieu jusqu’à dimanche. A cette occasion, plusieurs journalistes sont également invités à couvrir l’événement. A l’exception notable des journalistes du Temps. Ceux-ci se sont, en effet, vu refuser leur visa par le gouvernement chinois. Le journal a-t-il déplu au régime par le passé? Aucune raison claire n’est évoquée par l’ambassadeur de Chine en Suisse. La rédaction en chef du quotidien romand a donc décidé de ne pas couvrir ce voyage dans ses colonnes.

Que la Chine ait un problème de longue date avec notre conception de la liberté de la presse est un fait avéré. On connaît la censure des réseaux sociaux en Chine, on sait que Google y a modifié ses cartes afin d’intégrer le Tibet dans les frontières de l’Empire, on connaît la forte prévalence des médias d’Etat.

Il est nettement plus gênant que le Conseil fédéral se plie aux exigences de son grand partenaire en matière de liberté de la presse: l’an dernier, lors de la visite de Xi Jinping en Suisse, les journalistes n’avaient pas été autorisés à poser des questions au dirigeant chinois, violant ainsi la tradition politique de notre pays. Le Conseil fédéral avait paru emprunté, mais n’avait pas commenté la situation. Aujourd’hui le conseiller fédéral Schneider-Ammann serre des mains et signe des contrats en Chine avec un gouvernement qui accorde des visas sélectifs à nos médias nationaux. Quand un journaliste de l’Aargauer Zeitung le lui fait remarquer, le ministre libéral-radical affirme « qu’il ne connaît pas le dossier en détail » et que son département « a fait tout ce qu’on pouvait attendre de lui ». Lorsque le journaliste alémanique lui demande si - après ses nombreux voyages en Chine - il a développé un intérêt particulier pour ce pays, il affirme tout de go que pour lui « il ne s’agit que de commerce et qu’il n’a jamais vraiment eu de temps pour découvrir le pays ».

Quand parviendra-t-on enfin en Suisse à envisager nos relations avec les autres états autrement que comme de pures relations économiques? Quand refusera-t-on de brader nos valeurs (droits de l’homme, liberté d’expression et liberté de la presse notamment) sur l’autel des accords commerciaux? Le conseiller fédéral Schneider-Ammann commet aujourd’hui une faute regrettable. 

Qu’on ne se méprenne pas: il est important pour nos entreprises que nous puissions tisser des liens étroits avec nos partenaires étrangers; la Chine en fait bien évidemment partie. Pour autant, peut-on accepter qu’à plusieurs reprises notre Etat, siège international du Conseil des Droits de l’Homme à Genève, bafoue ses valeurs fondamentales? Le jeu n’en vaut pas la chandelle. La Suisse est un petit état, mais est reconnue pour sa crédibilité. Je crois fermement que notre pays a un rôle à jouer dans la mise en place d’un monde libre, prospère et pacifique, à condition qu’il ait le courage de ne pas abdiquer à la vue du premier yuan.

J. Lovey

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