20 mai 2016

Initiative sur le RBI : le premier chapitre d'une très longue histoire

En 1768, dans le conte L'homme aux quarante écus, Voltaire imaginait la possibilité de répartir entre tous les sujets la valeur locative des propriétés terriennes d'un royaume. C'est quarante écus que chaque individu toucherait sans même avoir besoin de travailler, leur permettant ainsi de survivre, à l'image du protagoniste du livre qui se débrouille tant bien que mal pour s'en sortir avec cette somme. Dans ce conte, le héros est pauvre, certes, mais libre puisque affranchi de la nécessité de travailler.

Le 5 juin le peuple suisse se prononcera pour ou contre instaurer un revenu de base inconditionnel, une somme d'argent versée par l’État à tous ses citoyens chaque mois, sans que ceux-ci n'aient besoin de fournir quoique ce soit en échange. On permettrait ainsi à tout individu de vivre dignement, à savoir de se nourrir et de se loger, considérant cela comme un droit fondamental et non comme un confort qui se mériterait, au même titre que les soins ou l'éducation.

Ce principe qui peut paraître surprenant n'a pourtant rien de novateur. Dès le XVIème siècle des auteurs comme Thomas More ou Juan Luis Vives imaginent des concepts qui vont dans le même sens. Dans Agrarian Justice, écrit en 1796, Pain justifie une «  dotation inconditionnelle pour toute personne (homme ou femme) accédant à l’âge adulte et d’une pension de retraite inconditionnelle à partir de 50 ans ». Ainsi :
« les hommes n'ont pas créé la Terre. C'est la valeur des améliorations uniquement, et non la Terre elle-même, qui doit être la propriété individuelle. Chaque propriétaire doit payer à la communauté un loyer pour le terrain qu'il détient. »

Mais même aujourd'hui, la Suisse n'est pas particulièrement originale en remettant sur le tapis la question d'un revenu de base inconditionnel. En Amérique du Nord, dans le courant du XXème siècle, il a en effet était expérimenté au Etats-Unis et au Canada, en tant que test. De plus, en Alaska, un revenu universel est depuis 1982 versé annuellement à ses habitants. Au Québec le nouveau premier ministre, libéral, a l'intention très sérieuse d'instaurer un revenu de base. En 2015, le nouveau gouvernement finlandais de centre-droit s'est engagé à mettre en place une expérimentation en vue de l'instaurer dans tout le pays. Il sera le premier pays européen à franchir le pas. En partenariat avec l''UNICEF des projets pilotes de revenu de base sont en cours dans des villages ruraux indiens depuis janvier 2011, à savoir 200 roupies par mois par adulte, et 100 roupies par enfant. Le gouvernement iranien réforme son système de subventions depuis 2008 et a abouti à la mise en place d'un système qui va dans le même sens. Le Koweït démarre en février 2012 une expérience d'allocation universelle inconditionnelle 1 000 dinars par citoyen (3 580 dollars/citoyen). On l'a expérimenté aussi en Namibie et les Pays-Bas ont l'intention de faire de même. En 2011, Singapour met en place un « dividende de croissance » redistribué à tous ses citoyens adultes. Au Brésil, on a prévu sous le gouvernement Lula d'étendre progressivement l'application du programme Bolsa Família (créé en 2003) jusqu'à instauration complète d'une allocation universelle. En novembre 2015, près d'un quart de la population brésilienne bénéficiait de ce programme soit 47,8 millions de personnes. Des membres du Congrès américain ont proposé la mise en place d’un tel revenu, en Irak sur le modèle de ce qui se fait en Alaska Une initiative citoyenne européenne pour un « revenu de base inconditionnel » fut lancée le 14 janvier 2013. Elle a cependant avorté en janvier 2014, par manque de signatures.

La Suisse sera cependant le premier pays qui donnera la parole à sa population concernant le revenu de base inconditionnel, et, si il s'avérait que l'initiative passait, à l'appliquer au niveau national, avec l'avantage d'être un petit pays.

Alors on a peur d'encourager les gens à l'oisiveté. On ne peut bien sûr pas prédire l'avenir . Tout ce qu'on peut répondre à cela est que selon les études menées lors des testes aux Etats-Unis et au Canada, la désincitation au travail s'est avérée faible, et que seul 2 % des Suisses déclarent aujourd'hui vouloir arrêter de travailler si l'initiative passait. Est-on vraiment prêts à se satisfaire de seulement 2'500 francs (la somme n'est pas définie pour l'instant) par mois ? Les Suisses sont à mon sens bien trop attachés à leur rythme de vie.

La question du financement laisse aussi souvent sceptique. Il faut savoir que de nombreuses solutions sont déjà proposées. Celle qui revient le plus souvent dans les discours propose une taxation sur les transactions électroniques. Selon Marc Chesney, Professeur et Directeur de l'Institut banque et finance de l'Université de Zurich, une taxation à hauteur de 0,2 % générerait 200 milliards par année, soit la somme des impôts payés annuellement en Suisse ou l'argent nécessaire au financement du rbi. Une taxation à 0,4 % permettrait donc de supprimer les impôts et de financer à la fois le rbi. Cette solution présente bien sûr des désavantages : les personnes seraient taxées sur la circulation de leur argent et non plus sur leur fortune ou leur revenu, ce qui est moins juste, même si logiquement les personnes plus fortunées opèrent des transactions financières à des montants plus élevés.

Quoi qu'il en soit, si pour Voltaire un revenu inconditionnel universel était une magnifique utopie synonyme de liberté qu'il mettait en scène dans un conte, il pourrait pour nous, mis à par l'idéal qu'il représente, s'avérer être tout simplement salutaire. La question de l'adaptation du système aux changements de notre monde doit être mise sur la table aujourd'hui. Qu'on considère que l'initiative soit finançable, applicable ou non, tout le monde se doit d'admettre qu'elle a le mérite de lancer le débat sur une problématique qui va dominer le siècle à venir, un débat nécessaire, vital. En effet, avec l'automatisation grandissante de tous les secteurs, de très nombreuses places de travail sont en danger. Les premiers poids lourds sans chauffeur ont déjà fait rouler leurs remorques sur les routes européennes. Dans la même veine, à Sion les bus sans conducteur sont à l'essai en ce moment-même. Et ces véhicules « indépendants » conduisent mieux que des hommes. 45 % des emplois sont en danger à cause de l'automatisation aux Etats-Unis, et tous les secteurs sont touchés : un logiciel est capable aujourd'hui d'être 1000 fois plus précis qu'un radiologue quand il s'agit de détecter un cancer. UBS, un exemple parmi de très nombreux autres, n'arrête pas de se développer, mais continue à supprimer des emplois. General Motors n'aura plus besoin d'employés à moyen terme ; complètement automatisées, ses usines pourront produire plus, jour et nuit. Mais qui achètera ses voitures alors que le taux de chômage se montrera forcément grandissant ? Tout le monde a intérêt à chercher des solutions, des adaptations de notre système. Richard Eisler, économiste d'abord contre, puis en faveur du rbi, explique :

« Seuls les Etats qui réussiront à attirer les meilleurs talents mondiaux sans se replier sur eux ni craindre l’envahissement pourront résister à la concurrence internationale et garantir leur prospérité. Le revenu de base inconditionnel est également nécessaire parce que la crainte de voir disparaître des emplois engendrera une cascade de lois, qui anéantira la valeur ajoutée de l’évolution technologique: des camions et taxis autonomes ne seront autorisés à circuler qu’avec chauffeur; les radiologues devront continuer à étudier chaque mammographie alors que des algorithmes ont à maintes reprises prouvé leur supériorité sur les capacités humaines. La Suisse pourra rester un pays ouvert sur le monde, libéral et prospère à l’unique condition que la population ne craigne plus pour son existence. De fait, nos assurances sociales et notre aide sociale nous assurent déjà un RB ( revenu de base). Puisque la recherche d’emploi sera de plus en plus vaine pour bon nombre de citoyens à l’avenir, nous devons remplacer le concept d’assistance par le revenu de base inconditionnel. En effet, dépendre toute une vie de l’assistance n’est pas acceptable! Certaines personnes se contenteront de leur revenu de base. Mais l’être humain veut pouvoir agir et être fier de ses actes. C’est pourquoi, malgré le revenu de base inconditionnel, beaucoup chercheront toujours des possibilités de mettre leurs capacités individuelles à profit. Ils se trouveront des tâches que les machines ne peuvent réaliser et qui apporteront une valeur ajoutée plus que matérielle. A côté d’une économie hautement efficace, entièrement automatisée, résistant à la concurrence mondiale et assurant le bien-être matériel, une économie parallèle permettra à la majorité des citoyens de trouver une activité ayant du sens pour eux et un moyen de compléter leur revenu de base. Quant à l’initiative populaire sur le salaire inconditionnel de base, le Conseil fédéral et le parlement ont malheureusement manqué de formuler une vision pour la Suisse qui dépasse les considérations des prochaines votations et élections. Gouverner c’est prévoir! »

Il ne faut pas oublier que nous votons sur le principe. C'est à dire que la loi n'est pas écrite, c'est pour ou contre l'idée qu'on se prononcera. Alors oui, c'est une initiative de type UDC que l'on nous propose, un idée coup de poing balancée au peuple dans l'optique de laisser le parlement se débrouiller derrière.

Mais l'aspect très flou de cette initiative est de mon point de vue positif. Nous votons sur le concept seulement, ce qui permettra par la suite de lancer un débat réel sur la question et de voter une deuxième fois sur son application. Il y a en effet beaucoup de façons de mettre en place un rbi, de le financer, de le distribuer, etc. Le texte est interprétable : le parlement aura une immense marge de manœuvre pour formuler une loi qui convienne en cas d'acceptation de l'initiative. Celle-ci vise à instaurer un revenu de base afin de permettre à chaque citoyen de vivre dignement : on peut par exemple en déduire que les très riches n'en ont pas besoin. On pourrait donc fixer un seuil de fortune ou de revenu à partir duquel le revenu de base ne serait plus versé, même si les initiants s'opposeraient très certainement à cette idée.

Nous devons faire face à la 4ème révolution industrielle, et c'est dès maintenant qu'il faut commencer à agir. Des économistes, des syndicats, des hommes d'affaires, des hommes politiques de gauche ou de droite défendent le rbi pour des raisons différentes.

Au moins sept titulaires du prix Nobel d'économie sont connus pour avoir soutenu l'idée du revenu de base : Maurice Allais, James Tobin, Herbert A. Simon, Fiedrich Hayek, James Mead, Robert Solow, et Milton Friedman.

Le 5 juin, la Suisse aura l'opportunité d'oser, et même d'avoir un coup d'avance sur les autres nations. Réfléchissons bien et ne balayons pas bêtement une idée a priori surréaliste, mais qui pourrait très bien être véritablement visionnaire, en se fondant sur des préjugés. Il ne faut peur-être pas manquer le coche. Notre société a été construite sur ce qui semblaient être des utopies.

Baptiste Fellay

3 commentaires:

  1. Merci beaucoup pour ce texte, un peu long mais fort intéressant. J'adhère.

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  2. Mais qui achètera ses voitures alors que le taux de chômage se montrera forcément grandissant ?
    La vrai question que les entrepreneurs ET que les consommateurs doivent se poser aujourd'hui c'est qu'est-ce qui se cache derrière le prix que je paie?

    Une entreprise automatise complètement sa chaîne et diminue ses coûts. Fort bien, mais ce ne sont pas ses machines qui lui achèteront sa production...
    Un individu achète des produits importés. Fort bien c'est moins cher, mais qui lui achètera sa production?

    Production et consommation sont liées, qu'on le veuille ou non ;)

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  3. Production et consommation ne sont pas forcément liées.
    Partons d'un point de départ avec x employés au niveau mondial. Ces x employés travaillant 45h (nombre tout à fait fictif) par semaine. L'ensemble du travail et des tâches réalisés permettant au monde de tourner et à tout un chacun de produire et d'acheter.
    A partir de là, imaginez une révolution fulgurante venant bouleverser la donne. Imaginez que pour réaliser l'ensemble du travail et des tâches, il n'y ait besoin plus que de la moitié du temps de travail. Il est clair que cela engendrera soit une suppression de la moitié des emplois, soit une diminution de la moitié du temps de travail de chacun, soit un mixte des deux.
    La seule vision qui lie production et consommation est celle du libéralisme. Et oui, cette vision est celle d'un mur à courte ou moyenne échéance avec les avancées technologiques qui s'enchainent.
    Par contre, dans une vision 'socialopette' ou 'gauchiste' de partage des richesses, il n'y a pas à avoir peur d'une mécanisation à outrance ou de tout autre forme d'avancée permettant une diminution de la part humaine de travail. Juste une histoire de partage.

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