19 avril 2015

Le mercure ne rend pas aveugle et pourtant...

Le blog d'Entremont Autrement donne tous les mois la parole à des invités. Aujourd'hui, c'est au tour de Jérémie Pralong, député socialiste pour le district d'Hérens. Jérémie possède un Master en géosciences et environnement et travaille actuellement comme chef de projets en gestion des sites pollués et contaminés chez BG Ingénieurs Conseils SA, à Sion.


Jérémie Pralong, député PS (Hérens)
La problématique du mercure dans le Haut-Valais est complexe et a probablement été partiellement écartée et embrumée lors du dernier débat parlementaire, au profit du "circulez il n'y a rien à voir". Il faut dire que le Valais et son gouvernement accumulent les histoires sordides de copinage depuis 2 ans (date à laquelle le PDC perd sa majorité : la démocratie prend enfin tout son sens; les affaires vont logiquement pleuvoir) et le politicien, ainsi que le citoyen, en sont fatigués.

Néanmoins, essayons de revenir sur la chronologie mercure et tentons de peindre rapidement le tableau des faits (connus) concernant les liens d'intérêts entre le Canton et l'industrie chimique valaisanne. Ainsi le lecteur pourra aisément juger de la capacité du mercure à rendre aveugle certains politiciens.

Avant 1970, Lonza déjette ses eaux usées, chargées de mercure dans un canal, le Grossgrundkanal, lequel rejoint ensuite au Rhône. Depuis 1930, des paysans draguent les boues du Grossgrundkanal pour les répandre sur leurs champs. Ces terres sont chargées de différents polluants, dont le mercure, mais les paysans ne le savent pas.

En 1975, différentes études sur l'état des eaux du Léman pointent du doigt CIMO et Lonza comme responsables d'une pollution généralisée des eaux du lac. Après la publication de ces rapports, Lonza ferme les vannes et arrête de déjeter du mercure dans le Grossgrunkanal. En effet, le Canton prend connaissance de ces rapports et demande à la firme chimique de stopper les rejets d'eau usée dans le Grossgrundkanal. Pendant ce temps, les paysans continuent de draguer le lit du Grossgrundkanal : or le mercure et d'autres polluants sont restés stockés et bloqués dans les sédiments du canal. En parallèle, suite à l'interdiction de jeter le mercure dans l'environnement, le traitement du mercure devient un véritable challenge pour la Lonza ainsi que pour CIMO : que faire de ce déchet toxique ? 

En 1994, Lonza et CIMO décident de traiter le mercure via une firme nommée Biodépollution SA. Celle-ci, après avoir réalisé des tests en Valais, se déplace sur le Canton de Vaud. Quelques années plus tard, la justice vaudoise ferme cette usine et condamne son directeur à une peine de prison. Biodépollution SA s'avère être une arnaque : le mercure qui devait être traité, était tout simplement jeté dans l'environnement. Le Canton du Valais n'enquêtera jamais sur le rôle de Lonza et de CIMO dans cette sordide affaire.

En 1998, l'ordonnance sur les sites pollués rentre en force, le Canton du Valais doit cadastrer tous les sites pollués et prévoir un calendrier pour les étudier et juger de leur impact sur l'environnement. Le Canton se voit donc attribuer le rôle de surveillance et de contrôle des sites chimiques et des autres sites pollués. Pour pallier à cette nouvelle tâche, le Canton adjuge un poste de 50% à une personne non qualifiée, ce qui est largement insuffisant. Il faudra plusieurs années avant que ce demi-poste soit renforcé. Quelques années plus tard, après l'engagement d'un budget très faible, le cadastre des sites pollués est créé.

Le Grossgrundkanal ainsi que les terrains pollués par les paysans qui ont dragué les sédiments du canal n'y figurent pas : le cadastre des sites pollués est clairement incomplet mais personne ne se soucie de cette problématique : l'écologie ce n'est pas pour les valaisans...

Les années passent : en 2010, la Confédération terrasse dans le Haut-Valais pour le chantier de l'autoroute A9 et y découvre des terrains fortement pollués au mercure. Le Canton cherche alors pendant près de 4 ans un accord juridique avec la Lonza pour dégager les responsabilités des différents acteurs. Durant cette longue période, le Canton communique très peu et personne ne sait vraiment ce qui se trame dans le Haut-Valais.

Pendant ces 4 années, l'autoroute avance. L'assainissement des terrains excavés pour ce chantier vont coûter plus de 20 millions au contribuable.

En 2014, le Canton communique enfin à la population à propos de la pollution au mercure dans le Haut-Valais. Une étude est lancée sur l'état du sous-sol, on découvre des hots spots (zones de pollution importante) nombreux et aléatoires. Le Canton fait échantillonner 1 fois tous les 5000 m2, alors que la confédération a fait échantillonner une fois tous les 500 m2 sur le tracé de l'autoroute : ainsi la Confédération semble vouloir être plus précise que le Canton.

En 2015 une session spéciale mercure est organisée au Grand Conseil. Certains parlementaires demandent la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire, car l'affaire mercure semble couver des copinages avec l'industrie chimique. Cette proposition est alors balayée par le Parlement : "Circulez, il n'y a rien à voir".

Quelques semaines après, on nous apprend qu'il y aurait plus d'une centaine de substances toxiques en plus dans les boues du Grossgrunkanal, via une expertise indépendante, non conduite par l'Etat. A l'heure actuelle, on ne sait toujours pas qui est responsable de cette gigantesque pollution. L'Etat a déjà investi plus de 20 millions pour nettoyer le site, mais ce n'est qu'un début. On ne connait ni l'étendue du site, ni la gravité de la pollution. Plusieurs questions restent en suspens sur l'impact de cette pollution sur la santé des valaisannes et des valaisans. Finalement, on ne possède aucune donnée sur l'impact de cette pollution sur la nappe phréatique : il est très probable que celle-ci soit touchée. Or la nappe phréatique est une des ressources principale en eau potable pour le Valais.

Trop de questions restent en suspens, trop d'incertitudes.

En refusant la commission d'enquête parlementaire, le Grand Conseil aura décidé d'enterrer son passé industriel. Néanmoins, chaque coup de pelle dans le Haut-Valais et peut être ailleurs dans d'autres sites pollués, durant ces prochaines années, ravivera l'ingérence de certains responsables de l'époque et les liens d'intérêts forts qui ont existé et existent peut être toujours entre l'Etat et l'Industrie chimique : alors peut-être, on acceptera d'enquêter et d'assumer certains dysfonctionnements, tout en redonnant confiance au citoyen.

La lutte continue


Jérémie Pralong

6 commentaires:

  1. Merci Jérémie pour cet excellent résumé de la situation ! Est-ce que l'on sait pourquoi des analyses de la nappe phréatique n'ont pas encore été effectuées ? Il semble qu'il y a longtemps que cela aurait dû être fait, étant donné les conséquences désastreuses qu'une nappe phréatique polluée entraînerait.

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    1. He ben, le sujet passionne les foules !!! Comme écrit dans l'article par Jérémie : "l'écologie, ce n'est pas pour les Valaisans". Ils préfèrent mettre leur énergie à se battre contre l'augmentation des impôts de leurs véhicules ... ou à trouver le moyen idéal de contourner la Lex Weber ... et j'en passe !

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  2. Bon article, ça fait plaisir de voir des gens se battre pour des causes qui leur tiennent à coeur!

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    1. Et de plus, dans un domaine qu'il maitrise.
      Merci Jérémie pour ta magnifique contribution à notre blog

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  3. A cause de son engagement politique dans l'affaire du mercure et pour avoir osé dire avec courage les implications du canton dans cette grave pollution, Jérémie se retrouve sans travail. Je suis triste pour lui et pour notre canton qui a bien besoin de jeunes passionnés comme lui pour faire avancer des dossiers importants que l'on préfère occulter à la population. Comme tu l'as dit à la fin de ton article, la lutte continue Jérémie...

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  4. Il est difficile d'en aller Autrement dans notre coin de pays. Canton où ses autorités, ou tout du moins sa majorité, propose dans l'illégalité la plus complète de gracier les fraudeurs fiscaux et de cautionner le renvoi séance tenante d'un lanceur d'alertes plus que justifiées. On dit que tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Jérémie, j'espère que cela sera le cas pour toi face à cette situation. Tu as notre soutien

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