1 mars 2012

Loi sur le livre : bien plus qu'une querelle de prix

Le 11 mars, nous voterons la loi sur le prix du livre (LPL). Son principe est de confier à un organisme public (« Monsieur Prix ») la surveillance des prix des livres, qui sont imposés aux libraires par les importateurs et qui demeurent relativement élevés. Les opposants à la loi menacent d’un renchérissement, comme si cette surveillance allait aboutir à de pires résultats que le « laisser-faire » actuel. Les partisans, eux, promettent des prix plus attractifs en librairie. De plus, le même livre serait vendu au même prix partout : librairies indépendantes, supermarchés, chaînes appartenant, comme la FNAC ou Payot, à des groupes  financiers. Rappelons que la FNAC fait partie du groupe PPR, dirigé par M. François Pinault (7e fortune de France selon le classement du magazine Challenges avec 8.1 milliards d’euros, ce qui ne l’empêche pas de licencier à tour de bras) tandis que la majorité du capital de Payot est détenue par Hachette Distribution Services, filiale du groupe Lagardère Médias. Un « oui » serait donc un geste fort en faveur du commerce indépendant. La concurrence ne jouerait plus sur le bradage des best-sellers, mais sur la qualité de l’offre et du service.

Différents facteurs rendent nébuleux les enjeux de cette votation : des flous juridiques, le soutien sans enthousiasme du Conseil Fédéral, les menaces brandies par les opposants. Les deux principaux importateurs, connus pour pratiquer des prix fort élevés, appartiennent au même groupe que Payot, et le directeur de cette enseigne se propose de casser le marché (Le Temps du 16 décembre 2011, Le matin dimanche du 18 décembre 2011), tout en continuant à militer pour le « oui » ! Difficile d’y voir clair… Essayons toutefois d’imaginer les conséquences possibles d’un « non ». Comme déjà promis, la FNAC et Payot iront se fournir en France, de façon à baisser drastiquement leurs prix : il est permis de se demander quel impact aura cette opération sur la qualité du service et les conditions de travail des salariés de ces entreprises. Ayant perdu leurs deux plus gros clients, les structures de diffusion suisses romandes (dont la politique de prix est souvent discutable, mais qui ont l’immense mérite de la proximité) verront leur survie menacée, au risque de laisser les « petits libraires » dans la situation périlleuse de devoir, avec des moyens fort réduits, organiser leur propre filière de commandes.

Ces perspectives ne risquent pas d’inquiéter les opposants à la LPL, qui revendiquent comme un droit fondamental l’accès aux sites de vente en ligne (Amazon, notamment) où le consommateur suisse peut, pour l’instant, acheter des livres au prix français. Mais les indécis doivent se rendre compte que ce sont des centaines de places de travail qui sont en jeu : selon syndicom, les métiers du livre occupent plus de 3200 personnes sur l’ensemble de la Suisse, dont environ 60 apprentis pour la seule Suisse romande. Un métier joue son avenir – à moins que l’on juge équivalentes les capacités algorithmiques d’Amazon et le savoir-faire d’un professionnel. En tant que lieux de rencontre et de socialisation, les librairies sont menacées. Questions : Amazon propose-t-il des places d’apprentissage ? Organise-t-il, comme la plupart des librairies, des évènements artistiques ou culturels ? Apporte-t-il le moindre soutien aux éditeurs suisses romands ? Quant aux conditions de travail que le géant de la vente en ligne impose à ses employés, elles tiennent du roman de Zola, ainsi qu’on peut s’en convaincre en lisant, par exemple, l’enquête de Joël Faucilhon (Amazon, de l’autre côté de l’écran) publiée sur le blog du Monde diplomatique.

L’enjeu du 11 mars  va donc bien au-delà de la querelle des prix et de la défense d’une corporation. Dans une large mesure, il s’agit de dire si nous voulons favoriser la vente en ligne ou le commerce de proximité. Il s’agit de choisir : la disparition de métiers, des locaux commerciaux vacants, un nouvel afflux de chômeuses et chômeurs – ou le maintien, dans les petites et grandes villes, d’un tissu économique et social, avec le plus possible d’enseignes indépendantes. C’est ce maintien qu’un « oui » favoriserait, en permettant aux librairies romandes de pratiquer un prix juste, ni surfait par le jeu trouble d’importateurs peu scrupuleux, ni trop bas pour payer charges et salaires.

(Texte:Basta! Librairie autogérée, photo: La Fée Pétée, Librairie La Méridienne, La Chaux)

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