26 janvier 2018

Lettre ouverte à Jean-Claude Pont

Cher Jean-Claude Pont,

Jérémy Savioz, député Vert au Grand Conseil et géographe
J’ai donc reçu, comme tous les conseillers généraux sierrois, une invitation à acheter votre livre « Le vrai, le faux et l’incertain dans les thèses du réchauffement climatique ». Un livre qui affirme, sur la base de documents prétendument irrécusables, que le réchauffement climatique ne serait qu’une vaste fumisterie créée de toute pièce par le lobby écologiste. Vous vous posez ainsi en expert auto-proclamé des questions climatiques, rejetant d’un revers de manche un consensus scientifique qui a notamment donné lieu, l’an passé, à une déclaration cosignée par 15'000 chercheurs spécialisés dans ce domaine.

Intrigué, je me suis rendu à Sierre dans le seul point de vente qui propose votre ouvrage, souhaitant l’acquérir pour m’en faire une idée plus précise. D’emblée, le quatrième de couverture annonce la couleur: le lecteur est mis en garde contre l’ « extrémisme vert » et les prédictions du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, piloté par l’ONU), qui ne vaudraient pas mieux que celles de l’astrologie ou de Nostradamus. Soit. Feuilletons quelques pages pour en savoir plus. Très vite, on est tenté de croire qu’un vaste complot d’écologistes sectaires est en marche, manipulant les médias et la population à grands coups de mensonges et de chiffres falsifiés… Mais intéressons-nous plutôt au fond.

Je reprendrai un seul élément, le cœur de votre plaidoirie : « Le climat a toujours connu des variations! ». Vous avez raison. Les températures de notre planète ont toujours connu des évolutions, parfois importantes. Le Programme glaciaire européen en Antarctique (EPICA) regroupant 10 pays dont la Suisse effectue des carottages de glace permettant de retracer le paléoclimat au cours de 740'000 dernières années. L’analyse des isotopes d’oxygène contenus dans ces glaces nous apprend que les températures actuelles dépassent toutes les valeurs enregistrées depuis 100'000 ans et qu’il faut remonter à la dernière période interglaciaire pour trouver des températures plus chaudes qu’aujourd’hui. Celle-ci a mis des milliers d’années à se mettre en place, tandis que le réchauffement actuel est vieux d’un peu plus d’un siècle seulement et s’inscrit hors de tout cycle naturel. Le taux de CO2, lui, n’a jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui. D’autres études, à des échelles géographiques et temporelles plus restreintes, mettent en évidence de brèves phases de réchauffement, notamment entre les années 900 et 1300. Cette période dite « optimum médiéval » a certes permis la culture de la vigne en Angleterre, mais n’a concerné que l’Europe de l’ouest et les nombreux travaux scientifiques de reconstruction des températures s’accordent à dire que celles-ci n’étaient pas aussi chaudes que celles que nous connaissons en ce début de XXIème siècle. Contrairement à ce qui est parfois raconté, nos cols alpins étaient bel et bien recouverts de glace à cette époque-là.

Je pourrais m’arrêter sur une multitude d’autres détails, d’imprécisions ou d’interprétations subjectives telles que votre critique des instruments de mesure utilisés. Le risque de nous enfermer dans un dialogue de sourds n’en vaut pas la chandelle. J’ai refermé votre livre et l’ai remis sur son étagère. Mes excuses! Je ne vais finalement pas l’acheter, préférant investir mes 30 francs ailleurs.

Bien sûr, votre point de vue est infiniment plus séduisant que le mien. Il déculpabilise l’être humain et l’absout de toute responsabilité dans la situation que nous vivons, tandis que je m’efforce – non sans peine – de faire passer un message souvent perçu comme moralisateur ou liberticide.

Jean-Claude Pont
Comme vous, Monsieur Pont, je me méfie des vérités toutes faites. Ce qui semble évident, unanimement accepté et répété par la population et les médias m’inspire généralement beaucoup de méfiance. À une différence près toutefois. Le cas qui nous concerne ici ne se limite pas qu’à un débat de société ou à une querelle d’experts, sans incidence sociétale. Derrière la bataille des chiffres se trouvent des millions de personnes directement affectées par un processus que vous vous efforcez de nier. L’augmentation du niveau des océans n’est ni une hypothèse ni une théorie; elle est un fait, indéniable (20 cm depuis le début du XXème siècle), qui menace les zones côtières habitées et provoque déjà le déplacement de millions de personnes – les désormais fameux réfugiés climatiques.

Au fond, peu importe de savoir qui est responsable des dérèglements climatiques, dès lors que des vies humaines sont en jeu. Ignorant totalement ces « externalités » pourtant flagrantes, vous préférez conclure votre ouvrage par un chapitre « à qui profite le crime? » qui pointe du doigt les lobbys du renouvelable profitant massivement de l’abandon progressif des énergies fossiles. Je ne m’étonne guère que vous ne citiez pas les grands groupes pétroliers qui, infiniment plus puissants et avec la bénédiction du président américain actuel, financent des « contre-études » climato-sceptiques dont certaines se retrouvent dans votre bibliographie.

Monsieur Pont, vous êtes un brillant mathématicien, un philosophe et historien reconnu, un de ces passionnés de montagne tels que je les admire. Votre vie est peut-être faite de brillants accomplissements, votre dernier combat n’est pas crédible. Bien sûr, vous ne portez pas les milieux écologistes dans votre cœur. Je ne doute pas que dans la vallée qui vous a vu naître, les rapports entretenus avec les organisations environnementales sont parfois tendus. Mais cela ne devrait pas faire sombrer le scientifique que vous êtes dans la malhonnêteté intellectuelle.

La grande différence entre vous et moi, c’est que votre génération ne sera plus là dans 30 ans pour supporter ce que la mienne commence déjà à subir. La fonte du permafrost qui déstabilise les infrastructures de montagne, la recrudescence d’événements météorologiques extrêmes, les records de chaleurs, le recul des glaciers sont autant d’éléments tangibles. Plutôt que de vous faire le porte-parole des théories complotistes et des arguments de bistrots, ma génération préférerait que vous consacriez votre temps et vos connaissances à la recherche de vraies solutions. Pour qu’un jour nous puissions toutes et tous nous mettre d’accord sur une seule nécessité, celle de préserver notre humanité.

Avec mes meilleures salutations,

Jérémy Savioz

6 commentaires:

  1. MERCI Jérémie pour cette réponse précisions-coup de gueule

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  2. Analyse pragmatique d'un ouvrage bien prétentieux.
    Après s'être autoproclammé expert en politique hospitalière, revoilà M. Pont avec une nouvelle casquette de spécialiste en prévision climatologique... Pourquoi pas.... Il y a des gens qui ne doutent de rien!

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  3. https://1dex.ch/2018/01/climat-jean-claude-pont-repond-detail-a-jeremie-savioz/#.Wm9LnWHgmEd

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  4. @ Gilbert: Vous oubliez aussi la carrière d'humoriste de Jean-Claude Pont, Mots de je ou poisson d'avril, paru en 2010. Un livre illisible.

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