17 février 2016

Initiative contre la spéculation sur les produits alimentaires. Position des paysans suisses

L’initiative contre la spéculation sur les produits alimentaires a pour but d’interdire les paris risqués effectués en bourse et touchant le domaine vital qu’est la nourriture. Ainsi, elle supprimerait uniquement la spéculation financière motivée par des gains à court terme. En revanche, elle ne toucherait pas au commerce direct et aux transactions sur le marché réel, ni aux couvertures de prix, qui eux permettent la stabilisation du système.

L’initiative réunit une large alliance qui va du PS aux Verts, en passant par diverses organisations humanitaires, des organisations chrétiennes et des organisations d’agriculteurs. EA a voulu s’intéresser de plus près à la position des paysans suisses.

Si l’Union suisse des paysans n’a pas donné de mots d’ordre, elle a annoncé que plus de 82% de ses membres voteront oui à l’initiative. De nombreuses organisations de paysans la soutiennent officiellement : Uniterre (syndicat paysan qui vise à promouvoir une agriculture durable), Bio Suisse, Biofarm, Bioforum, Demeterre, Alliance Agraire, Kleinbauern Vereinigung. Quant au syndicat vaudois Prometerre, son secrétaire général Jean-Luc Kissling s’est clairement prononcé en sa faveur. Un large comité de paysans s’est par ailleurs constitué devant la presse le 4 février 2016 pour soutenir cette initiative.

Avis du comité de paysans en faveur de l’initiative et de certains de ses membres
Selon ce comité, la spéculation est un facteur d’instabilité qui provoque des hausses massives de prix. La spéculation sur les denrées alimentaires nuit financièrement à l’agriculture suisse, car elle augmente les prix de revient pour les denrées alimentaires. Par exemple, durant la crise alimentaire de 2088-2009, les agriculteurs suisses ont déboursé jusqu’à 15% de plus pour acheter leur fourrage. Rien qu’en 2012, l'agriculture suisse aurait perdu, à cause de la flambée des prix, près de 100 millions de francs, selon les calculs du quotidien « La Liberté ».

Pour Urs Brändli, président de Bio Suisse : « L’enrichissement et les profits au détriment des moins favorisés sont incompatibles avec nos valeurs et nos principes ».

Maya Graf, conseillère nationale et paysanne affirme : « Même les agriculteurs suisses ont besoin de prix équitables pour les importations et les exportations, des prix qui ne soient pas soumis aux aléas spéculatifs ».

Régina Fuhrer, présidente du syndicat des petites exploitations agricoles insiste sur le fait que : « Une évolution des prix imprévisibles est dévastateur pour les petits agriculteurs du Sud, car elle peut conduire à moins d’investissements dans la production agricole et/ou à la vente du bétail, des semences ou des terres dans des situations d’urgence ».

Martin Köchli, président de Bioforum, en parlant du Congo qu’il connaît bien, explique : « Les agriculteurs qui n’ont pas de capital, à l’exception de quelques animaux et d’un peu de terre, sont totalement dépendants de la stabilité des prix des produits agricoles et des denrées alimentaires ».

Avis de Prometerre et d’Uniterre

Jean-Charles Kissling, secrétaire général de Prometerre, écrit dans le journal Agri du 29 janvier : « Il est constaté que la spéculation sur les marchés agricoles amplifie la volatilité des prix, néfaste pour les producteurs comme pour les consommateurs. Lutter contre elle, ce n’est pas, il est vrai, supprimer la faim dans le monde, mais c’est au moins donner un signe de moralité aux crocodiles du marécage spéculatif….. La culture du sol, l’élevage ne se prêtent ni aux marchés internationaux, ni à la spéculation sur les matières premières…. Lorsque le Département fédéral de l’économie s’obstine à libéraliser l’agriculture, c’est en outre mauvais pour l’emploi. Le secteur primaire a perdu plus de 22'000 postes de travail dans les derniers dix ans (-12,4%). En comparaison, le secteur secondaire en a gagné 6% et le secteur tertiaire 13,6%. »

Avis d’Uniterre
Le syndicat Uniterre étant certainement celui qui s’est le plus exprimé au sujet de l’initiative, il est intéressant de se pencher sur quelques-uns de ses arguments, par la voix de M. Paul Sautebin, membre de son comité :

  • La vision économique de l’agriculture prévue dans le mouvement mondial des paysans Via Campesina met l’orientation de l’agriculture en main citoyenne, à l’inverse du néolibéralisme qui la met au service du profit.
  • Les producteurs des deux hémisphères sont victimes de la spéculation sur les denrées alimentaires car ils ne bénéficient que rarement d’une augmentation de prix. Chez nous, dans les secteurs de l’industrie laitière et de la viande, les agriculteurs voient même leurs revenus baisser en raison de l’augmentation des coûts de production. Dans de nombreux pays du sud où les cultures de rente (café, cacao, coton, canne à sucre etc..) ont été favorisées au détriment des cultures vivrières, les paysans ne produisent plus leur propre nourriture. Cela signifie que même si l’agriculteur reçoit une légère augmentation pour sa culture de rente, il doit acheter de la nourriture beaucoup plus coûteuse sur le marché. Par conséquent, l’augmentation des prix des produits alimentaires entraîne aussi une plus grande pauvreté au sein des familles agricoles elles-mêmes.
  • 30 entreprises internationales, dont 6 sont en symbiose avec l’industrie et la production boursière, ont pris le contrôle de presque toute la production commerciale mondiale : elles ont l’emprise sur les semences, les stocks, les engrais, les pesticides, les fourrages, les machines agricoles, la génétique animale et végétale, les produits vétérinaires et les connaissances scientifiques. Les agriculteurs ne peuvent plus utiliser une partie de leur production pour produire à nouveau, mais sont obligés d’acheter à crédit les outils nécessaires pour le faire. L’application d’idéologies néolibérales et des marchés libres nuit à la survie des petites exploitations agricoles.
  • L’agriculture traditionnelle a des rendements par hectare 5 à 10 fois plus élevés que la production industrielle. Faire croire que l’agriculture industrialisée va résoudre les défis alimentaires est une mascarade. De plus, ce modèle de production implique une très forte mécanisation énergivore, ce qui implique un rapport négatif entre calories produites et calories consommées.
  • La spéculation alimentaire oblige une partie des 1,2 milliards de personnes qui vivent de l’agriculture traditionnelle à renoncer à leur moyen de vivre et d’émigrer vers les villes.
  • Dans les pays du sud, des monocultures sont imposées dans le seul but d’exporter, et non pas de nourrir la population. Au final, 70 pays du monde (pour la plupart africains) n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins et sont dépendants des importations, tandis que la nature et la biodiversité sont détruites.
  • Il faut développer une agriculture durable et mettre un frein à l’emprise grandissante de la dictature des actionnaires sur la citoyenneté. L’initiative « stop à la spéculation » est un pas vers la bonne direction.


En résumé, la position des paysans et des agriculteurs suisses est quasi unanime :

  • La spéculation sur les denrées alimentaires nuit aux agriculteurs suisses et du monde entier.
  • Il semble impossible de lier la production de denrées alimentaires aux lois de l’ultra libéralisme.


Bernadette Volluz-Murisier
Entremont Autrement

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