17 septembre 2015

Interview de M. Olivier Guéniat (1)

Les dernières statistiques de l’office fédérale montrent que de manière générale la criminalité est en baisse en Suisse depuis 2010. Cependant, le sentiment d’insécurité ne semble pas diminuer chez les habitants de notre pays ; de plus, l’UDC continue sa politique de haine et de rejet vis-à-vis des étrangers : pour l’UDC, « la Suisse est devenue la destination européenne favorite des bandes criminelles et des voleurs » (voir « thèmes : politique de sécurité » sur le site suisse de l’UDC) et « la criminalité des étrangers augmente constamment » (mêmes sources).

Entremont Autrement a voulu savoir si l’analyse de l’UDC résiste à l’étude des chiffres de la statistique. Nous avons posé quelques questions à M. Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel.


Entremont Autrement : quel est pour vous le résultat le plus parlant des statistiques 2014 et pour quelle raison ?


Olivier Guéniat : ce qu'il faut retenir des statistiques policières de la criminalité, c'est incontestablement une très nette baisse des infractions de violence:

  • les homicides intentionnels réalisés (le crime le plus grave de notre Code pénal) sont au nombre de 41, soit le niveau le plus bas depuis la création de la statistique policière de la criminalité en 1982, un premier record historique en Suisse (le taux d'homicides est de 0.5 pour 100'000 habitants en Suisse, contre environ 0.8 à 1.0 en Allemagne ou au Pays-Bas, 1.2 en France, en Espagne ou en Italie, 1.9 en Belgique, 2.4 en Finlande).
  • et, encore mieux, les tentatives d'homicides sont au nombre de 132, soit également et logiquement le niveau le plus bas que la Suisse ait connu depuis qu'elle comptabilise le crime. Ainsi, il faut constater que le nombre d'homicides réalisés, donc ayant entraîné le décès de la victime, a évolué de la manière suivante: une moyenne de 84 entre les années 1982-1991, de 85 entre 1992-2001, de 68 entre 2002-2008, de 50 entre 2009-2011, 45 en 2012, 58 en 2013 et 41 en 2014.  La diminution du phénomène est donc en fait de l'ordre de -30 à -50%!
  • Autre paramètre réjouissant: les homicides intentionnels (y compris les tentatives) commis avec une arme à feu n'ont jamais été aussi bas qu'en 2014 (18), ce depuis 1982 (moyenne 1982-2013: 60). Nous devons en conclure que nous nous trouvons à un niveau de meurtre inférieur à celui des années nonante, ce malgré tout ce que l'on peut penser de notre vulnérabilité due à la modernité, à la chute du mur de Berlin, à l'islamisme fondamentaliste d'Al Quaïda ou de Daesh, au traumatisme helvético-helvétique de la définition de l'espace Schengen et de sa libre circulation, à la nouvelle mobilité ou à la globalisation. Décidément, le discours politique sécuritaire, toujours très populiste, est bien éloigné de la réalité.

Outre les homicides intentionnels et de manière générale, on observe que le volume total de criminalité a diminué lorsque l'on considère 2014 par rapport à 2013 (-9%), et même de manière encore plus marquée par rapport à 2012 (-14%),  tant et si bien que nous nous trouvons en 2014 en-dessous du niveau 2010. Si l'on pénètre dans le détail des infractions, on peut voir que les délits de violence ont diminué pour la 5ième année consécutive (-14% depuis 2010). Nous vivons donc dans une société qui tend à moins de violence contrairement à ce que presque tout le monde pense et croit. A noter que les brigandages ont aussi diminué de manière significative par rapport à 2010 (-17%) et même très significativement par rapport à 2012 (-34%). Autre bonne nouvelle, les brigandages commis avec une arme à feu, au nombre de 271 en 2014, sont bien moins nombreux que la moyenne 1982-2013 qui s'élevait à 383 (le nombre était même de 416 en 2010 et 551 en 1991); il s'agit donc d'une diminution de 30% par rapport à la moyenne. La sécurité de la Suisse n'est donc pas généralisable aux seules menaces de braquages réalisés par les banlieusards français armés de Kalachnikov profitant de passer une frontière qui n'existe plus pour attaquer nos richesses bijoutières et horlogères.

Enfin, les infractions contre le patrimoine diminuent elles aussi: de -2% par rapport à 2010 et -17% par rapport à 2012. Parmi celles-ci, les cambriolages, qui préoccupent beaucoup la population, sont au nombre de 52'338 en 2014, soit 20% en-dessous de la moyenne 1982-2013, et 37% en moins par rapport à l'année record des 32 dernières années, à savoir 1998 avec 83'416 cambriolages. Nous avons donc, en Suisse, 85 cambriolages en moins, par jour, que durant l'année 1998. La situation ne s'est donc pas dégradée dans notre pays, malgré la peur caricaturale des bandes de délinquants roumains, géorgiens, kosovars ou issus du printemps arabe, de Navarre ou d'ailleurs.

Même les mineurs se comportent toujours mieux en matière de délinquance. Le taux d'auteurs mineurs (donc le nombre de mineurs dénoncés par rapport au nombre total d'auteurs d'infractions) a passé de 36% dans les années 80, à 20% entre 1990 et 2008, et maintenant à 11% depuis trois années consécutives. C'est assez incroyable. De même, le nombre de jugements de mineurs a passé de plus de 15'000 il y a 4 ans à près de 11'000 en 2014. D'ailleurs, les derniers sondages réalisés en 2014 auprès des jeunes de15-16 ans confirment cette tendance très réjouissante (Dr. Denis Ribeaud à Zürich1 et Dre Sonia Lucia à Lausanne2). On ne peut donc même plus en faire un bouc émissaire sécuritaire, ni un programme électoraliste, comme ce fut le cas entre 2007 et 2009.

En conclusion, retenons que l'indice de performance des polices suisses, le taux d'élucidation, a passé le seuil des 30% pour la première fois depuis la création de la statistique policière de la criminalité. Nous devons donc admettre que nous vivons encore et toujours dans un merveilleux pays…


Entremont Autrement : que répondez-vous aux critiques qui affirment que les statistiques sont un reflet très optimiste de la réalité puisqu’elles ne font état que des cas pour lesquels il y a eu plaintes pénales ou dénonciations ?

Olivier Guéniat : La réponse est très simple: il est évident qu'on ne peut pas comptabiliser dans une statistique des faits qui ne sont pas annoncés ou dénoncé à la police, cela s'appelle le chiffre noir. Par contre, celui-ci est étudié dans le cadre de sondages effectués par périodicité de 4 ans par les criminologues, tant sur un plan suisse qu'européen. Et on observe que le taux d'annonce et de dénonciation est très élevé pour les délits d'une certaine gravité ou intensité (lésions corporelles graves, brigandages, cambriolages, etc), mais que ce taux a tendance à diminuer pour les délits de moindre gravité (injures, menaces ou voies de fait), ceci depuis que les sondages existent. On sait ainsi très bien distinguer les bons indicateurs statistiques de ceux qui le sont moins. Evidemment, au niveau politique, on aura tendance à toujours porter le regard et l'interprétation sur ce qui est en conformité à ses propres allégations électoralistes, contrairement aux professionnels criminologues ou policiers…  


Entremont Autrement : on constate aussi une baisse importante (30% ?) de la criminalité chez les personnes issues du domaine de l’asile (requérants d’asile, réfugiés, etc…) et ce depuis 2013 alors que le nombre de requérants augmente; peut-on en conclure qu’il n’y a pas de lien entre l’augmentation du nombre de requérants et une augmentation de la criminalité ?

Effectivement, le taux d'auteurs ayant un statut de requérant d'asile dénoncés par les polices suisses a passé de 6% en 2013 à 4% en 2014. Ce constat est à investiguer sous deux angles: le premier consiste à observer que le taux d'auteurs sans statut en Suisse, donc incluant dans cette catégorie les requérants d'asile déboutés, est de l'ordre de 20%, ce qui est beaucoup. De plus, ce type de délinquants commet des délits sériels et quasi compulsifs. Le deuxième angle doit nous rappeler qu'une analyse bi-variée de la criminalité, ici les variables "étranger – délinquant", ne résiste pas à une analyse scientifique des variables qui expliquent le mieux le passage à l'acte délictueux. Comme l'a montré à merveille le prof André Kuhn3, la variable nationalité ou couleur du passeport ne pèse plus aucun poids lorsque l'on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d’âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation. Il n’existe ainsi plus aucune différence entre les catégories "étrangers" et "nationaux". En termes de politique criminelle, cela revient à dire que les actions les plus à même de rencontrer un certain succès se situent clairement au niveau social (niveau socio-économique et formation) et intégratif, et non au niveau des politiques d’immigration, n'en déplaise à certains acteurs politiques qui ne se lassent pas d'attiser les peurs de la population face aux étrangers pour gagner efficacement quelques voix, quitte à tromper l'électorat.



Retrouvez la suite de l'interview en cliquant sur ce lien!

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1 Dr Denis Ribeaud, Entwicklung von Gewalterfahrungen Jugendlicher im Kanton Zürich 1999-2014, Kriminologische Forschungseinheit, ETH Zürich, 2015
2 Dre Sonia Lucia, Etude populationnelle de victimisation et de délinquance dans le canton de Vaud, 
Institut universitaire de médecine sociale et préventive de l’Université de Lausanne – CHUV, 2015
3 André Kuhn, Comprendre la criminalité: quelles sont les variables à prendre en considération?, dans Criminalité des étrangers, entre réalités et stigmatisations, Synthèse des 7ièmes Assises de l'Immigration du 25 avril 2009, Chambre Cantonale des Immigrés, Etat de Vaud, 2010

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