14 décembre 2012

La morale des ruines

D’Albert Speer on retient généralement son rôle crucial dans la hiérarchie du gouvernement nazi, en tant que ministre de l’Armement du Reich depuis 1942; on dit même de lui qu’il est le numéro deux du régime après le Führer, en raison de sa position stratégique dans la production de guerre allemande. C'est oublier qu’il est entré en contact avec Hitler pour des raisons très différentes. En effet, le nouveau chancelier, fraîchement élu en 1933, se lie d’amitié avec lui, car ils partagent une passion commune pour l’architecture. 

On se souvient qu’Hitler lui-même avait ambitionné une carrière dans le bâtiment, jusqu’à son double échec à entrer dans le cénacle de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. D’aucun y voit la raison de son engagement politique et un argument pour expliquer l’Anschluss de 1938, sur une Autriche qui ne l’avait pas reconnu. A partir de cette accointance artistique, il fait de Speer son architecte personnel et le responsable de son pharaonique projet de transformation du Reich - et notamment de sa capitale - en lumière du monde. 

C’est à ce poste d’architecte officiel du régime que Speer élabore une théorie pour expliquer son projet et sa conception de l’architecture. Il met donc par écrit sa «théorie des ruines». Un voyage en Grèce l’a fortement impressionné: il voit dans les ruines de l’Acropole et des temples antiques une majesté qui ne s’échappe d’aucun autre bâtiment qu’il ait connu, y compris ceux en parfait état. Il prend conscience alors que les Grecs avaient une manière bien particulière de construire leurs bâtisses et qu’à travers les ruines bimillénaires qui nous sont parvenues se reflètent encore la grandeur de leur civilisation. Il se lance avec frénésie dans l’étude technique de la construction grecque et établit un certain nombre de principes utiles à ses collaborateurs sur la manière de concevoir un bâtiment officiel. Son but est simple: nous devons construire des bâtiments qui garderont toute leur magnificence dans plusieurs siècles, lorsque le temps aura fait son effet; il faut que la puissance du Reich se ressente encore dans un millénaire (la fameuse limite qui ressort toujours des écrits d’Hitler), au travers des ruines sublimes de notre empire éternel. Il convient donc de penser le bâtiment en imaginant déjà en lui la ruine qu’il deviendra. 
On ne peut que frémir à l’idée que cette théorie des ruines sonnait comme une funeste prémonition de ce qui allait se passer quelques années plus tard. Dès les bombardements de 1943, les bâtiments dessinés par Speer et son équipe d’architectes sont irrémédiablement atteints. Contrairement aux espoirs de leurs concepteurs, les ruines qui en réchappent ne sont finalement pas le symbole de la grandeur de l’empire germanique, mais plutôt l’annonce de sa fin inéluctable. 
La capitulation signée par Dönitz en 1945 signe également la destitution et l’emprisonnement de Speer. Ses théories disparaissent en même temps que lui dans les geôles de Spandau. Elles ne sont d’ailleurs plus du tout d’actualité et n’intéressent plus que quelques historiens tentant de comprendre le fonctionnement du régime nazi. 

Si nous les ressortons aujourd’hui de l’oubli dans lequel elles sont restées longtemps, ce n’est pas pour leur offrir une deuxième vie qu’au demeurant elles ne méritent pas, mais pour en retirer un principe intéressant pour la morale. Admettons-le tout de suite, Speer lui-même n’a jamais pensé sa théorie des ruines dans un sens moral ou dans tout autre domaine extérieur à l’architecture. Dommage! Car il y aurait certainement trouvé des enseignements qui lui auraient permis d’éviter sa soumission à l’autorité du Führer. 
La théorie des ruines veut soumettre à l’arbitrage du temps les décisions importantes en matière d’architecture: ce que l’architecte doit faire c’est anticiper les actions du temps sur sa propre construction afin d’en préserver toute la majesté. Il doit concevoir son oeuvre en intégrant au plus profond de l’acte de création la certitude de la néantisation: comme le sculpteur perçoit la forme sous le bloc de marbre, l’architecte projète la ruine dans le bâtiment à construire. 

Mais il est étonnant qu’un tel souci pour le «long terme» soit resté cantonné, chez Speer et chez son cruel associé, aux considérations artistiques seulement. Qu’en aurait-il été s’ils avaient poussé leurs pérégrinations intellectuelles jusqu’au domaine de la morale? Et si la projection dans l’avenir devenait le moteur de nos actions? Nul n’est besoin d’évaluer les actions avec une lunette millénaire; la mesure d’une vie suffit. Si Speer s’était sincèrement posé la question, dans son rôle de ministre de l’Armement, de l’effet du temps sur ses actions, en aurait-il changé ses plans? Car il est ici question de lunette. Et pour éviter les décisions à courte vue, il convient de néantiser la vision individuelle pour la fondre dans une appréhension universelle et globale. Finalement, l’alliance hétéroclite de Kant et de Nietzsche. 

Adopter un regard de recul sur ce que l’on fait (que ce soit un recul temporel, postural ou intellectuel) est un enseignement à garder de Speer; ne pas cloisonner notre pensée en est indéniablement un autre.

J. Lovey

2 commentaires:

  1. Stanley Kubrick a maintes fois tenté de réaliser un film sur Speer. Sans finalement parvenir à le concrétiser. Dommage.

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  2. Message qui m'a été transmis par une tierce personne et portant sur les sujet :

    Merci Josué pour le magnifique article "La Morale des Ruines", concernant l'architecte de la mégalomanie nazie !
    Ne construisons nous pas notre avenir sur les ruines du passé ?
    Les beautés architecturales visibles actuellement,dont le génie humain se gausse, ne sont autres que des édifices à la gloire de notre MOI, dont les matériaux sont les larmes des générations passées !

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